Afrimag : Grand entretien de Kabine Komara

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Afrimag : Grand entretien de Kabine Komara

"J'apporte ma contribution pour que les réalités africaines ne soient pas ignorées dans le diagnostic des problèmes mondiaux"

INTERVIEW  réalisée par Anthioumane D. Tandia pour  Afrimag 

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AFRIMAG : Vous avez participé à Beijing pour la première fois à la réunion de l’Association des 40 anciens leaders mondiaux dénommée « International Action Council », après votre cooptation en 2017. Que recouvre cette organisation et quels sont ses objectifs ?


Kabiné Komara : J’ai eu effectivement l’honneur de participer à la 35ème session de l’International Action Council du 28 au 30 septembre 2018 à Bejing en Chine. Fondée en 1983 par feu Takeo Fukuda, l’ancien Premier ministre du Japon, cette prestigieuse organisation indépendante regroupe d’anciens dirigeants mondiaux dont l’expérience et le recul permettent une réflexion de haut niveau autour de plusieurs priorités telles que la paix et la sécurité, les standards éthiques universels et la redynamisation de l’économie mondiale. Nos propositions sont communiquées directement aux leaders mondiaux, dirigeants d’organisations internationales et personnalités influentes.

Quel rôle pouvez-vous jouer pour l’Afrique dans le cadre de cette très influente Association des 40 anciens dirigeants mondiaux ?

Tout d’abord, je dois dire que l’organisation comporte deux prestigieuses figures africaines : les anciens présidents tanzanien Benjamin William Mkapa et nigérian Olusegun Obasanjo par ailleurs co-présidents de l’association. A côté de ces deux illustres personnalités qui ont déjà tant fait pour leurs pays et l’Afrique, j’apporte ma modeste contribution pour que les réalités africaines ne soient pas ignorées dans le diagnostic des problèmes mondiaux et dans la formulation de recommandations que fait l’association en tant que groupe d’influence. Par exemple, lors de la session de Bejing, nous avons fortement défendu la position africaine sur le changement climatique, l’intelligence artificielle, le multilatéralisme mondial et l’immigration pour ne parler que de ces sujets.

Justement, des experts ont eu à se pencher notamment sur l’intelligence artificielle, un domaine où l’Afrique est particulièrement en retard. Est-il possible d’activer les leviers de la coopération pour que les pays africains ne ratent pas le train de cette nouvelle révolution ?

Ce sujet est très intéressant et je tenais à préciser tout d’abord que l’Afrique est au centre de beaucoup de convoitises pour l’intelligence artificielle (IA). En témoigne l’annonce en juin 2018 de l’ouverture du premier centre de recherche par Google dédié à cette thématique prévue à Accra. Je tenais également à nuancer le retard de l’Afrique avancé à ce sujet car des ingénieurs africains de renom existent mais ne travaillent pas actuellement dans notre continent.

C’est le cas, par exemple, de cet ingénieur guinéen du nom d’Abdoulaye Daniré Diallo qui a été primé récemment au Next Einstein Forum de Kigali pour ses travaux sur la classification des virus et microbes et la prédiction de leurs mutations génétiques. Les résultats de ses travaux ouvrent d’importantes perspectives dans les domaines de la biologie et de la médecine. L’intéressé est actuellement directeur du laboratoire de bio-informatique de l’Université du Québec à Montréal. Le recours à l’intelligence artificielle est une aubaine incroyable pour les pays africains étant donné qu’elle peut compenser de manière spectaculaire à long terme nos retards d’infrastructures. Des sujets clés directement corrélés à notre croissance comme la santé, l’éducation, l’environnement sont éligibles à son application.

Il me semble que les Africains devraient baser leur coopération en matière d’intelligence artificielle sur deux leviers essentiels :
Le premier porte sur la mutualisation des capacités de recherche afin que les génies en herbe qui seront regroupés à ce niveau puissent bénéficier de l’encadrement nécessaire et du soutien financier garanti sans lesquels aucune recherche ne peut aboutir à des résultats concrets.
En effet, il n’est pas à la portée de nos pays pris individuellement de pouvoir faire face à de tels défis.

Le second levier porte sur la protection des données de masse dont nos pays ignorent souvent qu’elles constituent une immense richesse qui doit être exploitée pour supporter les analyses, les projections et les algorithmes. Le grand risque, aujourd’hui, est de voir des acteurs étrangers venir s’emparer de ces données à notre insu et les utiliser à leur profit.

La conférence s’est penchée sur les instruments internationaux majeurs relatifs à la gouvernance mondiale et dont certains sont aujourd’hui remis en cause par l’administration Trump et pourraient aboutir par ricochet à de sérieux conflits. Quels sont, selon vous, ces instruments qui ne cadrent pas avec la vision africaine ?

La liste des institutions et accords challengée par l’administration Trump est longue. Elle comprend un nombre considérable d’instruments et de traités internationaux : ONU, ALENA, OTAN, OMC, les accords sur le nucléaire iranien et de Paris sur le climat, les traités transpacifique et transatlantique.
Il me semble qu’il y a une mauvaise lecture découlant d’un éloignement de la vision originale de ces institutions et de la mutation qu’engendre la globalisation des liens financiers, humains et diplomatiques.

Bien qu’elles aient pour but de synthétiser et cadrer les relations entre les différentes nations, ces institutions sont soit fondées sur un consensus global (OMC) ou dominées par une poignée de pays (ONU). Il est indéniable aujourd’hui que la remise en cause de toute cette architecture mondiale pourrait être de nature à perturber les équilibres mondiaux, susciter la méfiance et engendrer le repli sur soi-même qui est en définitive, n’est de l’intérêt de personne, y compris même de ceux qui en sont les adeptes.
Par exemple, la guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine est déjà en train de provoquer un ralentissement de la croissance mondiale. La plupart des grands pays sont en train de revoir à la baisse leurs objectifs de croissance pour 2018 et 2019 (-0.2 point de retrait à l’échelle mondiale, soit une croissance de 3.7% selon la FMI). Si nous prenons l’Accord de Paris sur le climat, ce serait une catastrophe mondiale si cette chance historique obtenue dans la capitale française en novembre 2016 devait se terminer par un fiasco.

Tout le monde vit aujourd’hui les effets dévastateurs des changements climatiques causés par le réchauffement de la planète et par notre mode de vie peu soucieux de son impact sur les écosystèmes. Les phénomènes extrêmes (sécheresses, ouragans, cyclones) se succèdent à un rythme et une intensité jamais connus auparavant. Les solutions à cette menace planétaire ne peuvent être trouvées que par une démarche multilatérale tant réclamée par la majeure partie de la population mondiale.

Comment l’Afrique pourrait-elle faire entendre sa voix sur ces sujets-là ?

Une donnée nouvelle qui a surgi au niveau de la décennie passée est que le monde a viré de l’afro-pessimisme à l’afro-optimisme.
En plus de son potentiel agricole et minier, la croissance démographique de l’Afrique la place comme un acteur majeur de l’économie mondiale d’ici une vingtaine d’années.
Pour autant, une prise de conscience est indispensable au niveau des leaders africains pour doter le continent d’une gouvernance qui fasse de plus en plus appel à la mise en commun des intelligences et des ressources non seulement pour être leur propre acteur, mais également pour mieux peser sur les grandes initiatives mondiales.
La réforme en cours de l’Union africaine (UA) pour se doter d’un mécanisme de financement propre et pour parler d’une même voix sur les problèmes majeures ainsi que le lancement de la zone de libre-échange continentale sont assez prometteurs de ce point de vue.

Il faudra plus. Au-delà des textes, il faut de la volonté, de la pertinence et de constance dans l’engagement.
Pour cela, le réveil des leviers jusque-là marginalisés à savoir les femmes, la jeunesse et la société civile est de nature à accélérer une prise de conscience collective sur l’interdépendance de nos pays et de la force qu’il y a à agir ensemble.

C’est ainsi que l’Afrique pourra demeurer crédible, se faire entendre dans les différentes arènes et peser sur les grandes décisions ; qu’elles soient dans les domaines de la paix, la sécurité, l’immigration, le commerce, la santé ou en d’autres domaines.

Quelle lecture faites-vous du nouveau protectionnisme de l’administration américaine et ses conséquences sur l’économie mondiale ? Et comment cela pourrait affecter à terme les économies africaines largement dépendantes de la croissance en Chine, première cible des pays dans le collimateur de la politique économique américaine ?

De manière objective, on peut relever actuellement une constante dans l’action politique des Etats-Unis pour négocier en bilatéral sa position dans les échanges commerciaux en faisant fi des organisations historiques et des sanctions possibles.

Ceci pourrait être néfaste pour l’économie mondiale avec des pays concernés par le conflit et qui pourraient choisir par mesure de précaution de diminuer leurs exportations pour les produits destinés au marché américain ou trouver d’autres circuits d’approvisionnement. On pourrait se poser aussi la question de savoir si les Etats-Unis ne seront pas victimes de ces mesures à terme sachant que leurs entreprises sont mondialisées et donc dépendantes indirectement des pays qu’ils peuvent léser dans leurs négociations.

Concernant la Chine en particulier, elle prend une importance stratégique considérable vis-à-vis des Etats-Unis dans un secteur-clé indispensable au rayonnement américain : la haute-technologie. Elle a ainsi affirmé dans le document stratégique “Made in China 2025” vouloir s’affirmer dans l’aérospatial, les microprocesseurs, les nouveaux matériaux entre autres. C’est principalement autour de ce point que les Etats-Unis veulent affaiblir la Chine. Pour ce qui est de l’Afrique, les Etats-Unis ont affirmé l’importance stratégique que revêt l’Afrique par la publication de la Stratégie de sécurité nationale en décembre 2017 avec plusieurs axes : politique, sécuritaire mais surtout économique. Ils se préparent à lancer l’Institution de financement du développement (IFD) dotée de 60 milliards de dollars pour contrer l’influence de la Chine en Afrique et d’autres pays en développement ; sachant que cette dernière a déclaré octroyer 60 milliards de dollars lors du sommet Chine-Afrique de septembre 2018.
Face à cette situation, les pays africains doivent faire preuve d’un recours raisonné et constant à l’intelligence économique pour prévoir quels secteurs de leur économie pourraient être impactés positivement ou négativement par les ping-pongs entre les grandes puissances et affiner leurs différents partenariats en conséquence. En tout état de cause, la meilleure solution sera de promouvoir la transformation des matières locales, la diversification économique et l’intégration des économies africaines.


La Guinée s’achemine vers les échéances électorales de 2020 où l’actuel chef de l’Etat pourrait ne pas se présenter. Avez-vous des ambitions nationales ? Sinon comment voyez-vous l’avenir politique de la Guinée ?

Il est indéniable que beaucoup de choses ont changé en Guinée qui vient fêter 60 ans d’indépendance, le 2 octobre dernier. La commémoration de cette date historique a été marquée par une réjouissante appropriation des Guinéens de leur histoire et par leur fierté d’avoir été le premier pays de l’Afrique francophone à avoir la voie à l’indépendance de toutes les colonies d’alors.

Les Guinéens ont aussi fait le bilan de la marche du pays durant les soixante dernières années. Ce qui est plus important, c’est le fait qu’il ait apparu pour tous, la nécessité de se réconcilier assez rapidement pour continuer à mettre en valeur les immenses potentialités de tout genre dont le pays est doté.

Je me dois de rappeler que quand j’ai occupé la fonction de Premier ministre à une époque charnière de la vie de mon pays, cela a exigé de mes proches et moi-même de lourds sacrifices.

J’ai rempli cette lourde responsabilité avec intégrité et abnégation, en ayant à l’esprit que le seul intérêt de mon pays. Les reconnaissances des Nations-unies et de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) m’ont été témoignées à cette occasion. Aujourd’hui, je m’associe à tous les Guinéens pour dire que toute bonne initiative est utile pour la construction de la paix sociale et l’amélioration des conditions de vie de notre population. Dans ce contexte, toutes les initiatives sont la bienvenue. Je considère, en particulier, que la fonction de consultant international que j’assume actuellement est de nature à drainer vers le pays de nombreuses opportunités.

Bio-express :

Kabiné Komara est guinéen. Banquier international, il s’engage en faveur de projets humanistes, environnementaux et de développement. Ses études internationales (en France et aux Etats-Unis) lui ont permis d’endosser des responsabilités dans des pays et secteurs variés, comme les mines et la banque.
Reconnu comme faisant partie des cent personnalités qui contribuent au progrès du continent africain, M. Komara a aussi été Premier Ministre. Il a alors évité à la Guinée des soubresauts dévastateurs lors de la période charnière de fin 2008 à début 2010, ce qui lui a valu la reconnaissance de son pays et celle de la communauté internationale.
Durant le mandat de quatre ans à la tête de l’Organisation pour la Mise en valeur du fleuve Sénégal (OMVS), M. Komara a hissé cette structure au premier rang des organismes de bassins et a été président du réseau international des organismes de bassin de 2013 à 2014.
Il est aujourd’hui consultant international en matière de stratégies de financement et d’hydro-diplomatie. Il siège au conseil d’administration de plusieurs fondations internationales telles que le Global Fairness Initiative (GFI), la Fondation Brazzaville pour la paix et la conservation de la nature, l’International Action Council et l’Initiative pour l’avenir des grands fleuves (IAGR). Entre autres distinctions, M. Komara a été décoré en tant que «Commandeur de l’ordre du Mérite du Lion», une des plus hautes distinctions sénégalaises par le président Macky Sall en 2017 et est aussi lauréat du Prix «Oscar Meilleur Manager Africain» en 2014 en France.