[Figaro Vox] Syrie : un scénario à la sud-africaine pour sortir de l’impasse ?

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[Figaro Vox] Syrie : un scénario à la sud-africaine pour sortir de l’impasse ?

Syrie: l’espoir sud-africain

Un conflit sans issue au coût humain inacceptable, qui perpétuellement double la mise telle une martingale de souffrances ; une crise illisible tant la superposition d’enjeux nationaux, régionaux et géopolitiques, par-dessus de profonds clivages religieux et ethniques, brouillent l’analyse ; une pomme de discorde entre puissances traditionnellement amies et un terrain d’entente d’alliances à contre-nature ; enfin, un cimetière de bonnes intentions.

Bien sûr, tout le monde l’a reconnue, il s’agit de la Syrie. Mais qui se souvient que, hier, c’était l’Afrique du Sud?

Pour la Syrie, nous savons. Jour après jour, ses citoyens déferlent sur nos écrans dans leur fuite éperdue vers l’Europe, peu importe le pays pourvu que ce ne soit pas le leur. En cinq ans, ce qui a débuté comme une révolte émancipatrice dans le contexte du «Printemps arabe» s’est dégradée en un brouillamini de causes dont plus aucune ne semble bonne. Un «dictateur», Bachar al-Assad, se défend le dos au mur, poussé dans ses derniers retranchements par une opposition «modérée» censément démocratique et, de plus en plus, par des djihadistes, l’Etat islamique en tête. La Syrie est devenue le champ de bataille de puissances régionales qui s’y tiennent en échec. Depuis que la Russie a décidé de faire contrepoids aux États-Unis, campagne aérienne contre campagne aérienne, l’idée même d’une victoire, de quel que camp que ce soit, s’est évanouie en mirage. D’où l’exode des civils pris entre tous les feux et, désormais, sans espoir de survie.

Notre premier devoir est leur rendre cet espoir. Et c’est possible. Souvenons-nous de l’Afrique du Sud du temps de l’apartheid. Là aussi, comme aujourd’hui le clan Assad à la tête de la communauté alaouite, soit environ 12 pour cent de la population syrienne, une minorité – blanche – monopolisait le pouvoir politique et économique. Les états voisins dits «les pays de la ligne de front» étaient imbriqués dans la lutte anti-apartheid et, en représailles, exposés à la déstabilisation par mouvements rebelles interposés.

Enfin, dans la logique de la Guerre froide, les États-Unis et leurs alliés, d’un côté, et, de l’autre, l’Union soviétique et Cuba avaient pris fait et cause pour «le bastion du monde libre» à la pointe de l’Afrique ou contre «le régime raciste sud-africain». Pendant ce temps, les townships noirs brûlaient, toute une génération n’allait pas à l’école et l’Angola comme le Mozambique étaient dévastés par des guerres par procuration. L’avenir s’appréhendait comme une vaste conflagration régionale, l’exode des Blancs ou un bain de sang, sinon tout à la fois.

Nous connaissons la suite. Les belligérants, à tous les niveaux, se sont parlé, sans exclusive ni conditions préalables. Les Américains se sont assis à la même table que les Cubains, à une époque où le régime de Castro était diabolisé par Washington ; les pays de la ligne de front ont conclu une trêve avec la puissance régionale de suprématie blanche ; les militants de l’ANC ont pris langue avec leurs oppresseurs, ce pouvoir qui avait nié jusqu’à leur humanité. Le «miracle sud-africain», ce fut d’abord et surtout un renversement de perspectives: les yeux étaient fixés non plus sur le solde du passé, c’est-à-dire des comptes à régler, mais sur la promesse d’un avenir que tous allaient pouvoir habiter. Cette solution n’était pas miraculeuse en soi – aujourd’hui, l’Afrique du Sud en témoigne – mais profondément humaine. Par petits pas, on s’est éloigné de la tombe creusée.

Pour que la Syrie puisse faire de même, deux leçons doivent être tirées de l’exemple sud-africain. D’une part, la logique selon laquelle «l’ennemi de mon ennemi est mon ami» huile un engrenage infernal. Ainsi, l’Iran et sa milice locale, le Hezbollah, défendent-ils un régime qu’ils comptent dans le camp chiite alors que l’Arabie saoudite, d’ordinaire guère prosélyte en matière de libertés, soutient une opposition démocratique parce que sunnite. Or, de telles alliances mécaniques scellent le martyre de la Syrie, échiquier de causes qui ne sont pas les siennes. Il faudra donc désenchevêtrer les forces en présence. Encore une fois, c’est possible. J’étais moi-même impliqué dans les négociations qui ont abouti à ce résultat en Afrique australe où la paix régionale a été conclue en décembre 1988 – onze mois avant la fin de la Guerre froide.

D’autre part, la recherche de la paix n’est pas un bal de bienséance auquel ne sont conviés que des gens «fréquentables». L’ancien président finlandais et prix Nobel de la paix, Martti Ahtisaari, a révélé, le 15 septembre dans The Guardian, que les puissances occidentales au Conseil de Sécurité ont rejeté, en 2012, l’offre russe d’un départ négocié de Bachar al-Assad. À l’époque, celui-ci avait déjà été passé par pertes et profits. Depuis, davantage par amour propre que par solidarité avec les victimes de son régime, l’Occident veut décapiter la communauté alaouite avant de l’admettre à la table des négociations. On pense qu’en coupant la tête le corps survivra. Quoiqu’on pense du dirigeant syrien, cette obstination s’assimile à un crime contre la paix. La France est particulièrement mal placée pour le commettre. Quand elle gouvernait la Syrie, comme puissance mandataire après la Première guerre mondiale, n’était-ce pas elle qui créa «le pays des Alaouites» donnant ainsi naissance à un particularisme qu’elle cherche à nier à présent ?

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